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Têtes anthropomorphes

Thevenon, Luc. Essai d’interprétation des têtes anthropomorphes sculptées du comté de Nice et ses marges.

Institut de Préhistoire et d’Archéologie Alpes Méditerranée. Mémoires, Tome LVI, 2014, p. 115-136. Éditions IPAAM.

 

 

Le mythe des têtes humaines, documents réunis pas Dolorès Sonnette
(photos Dolorès, Régis et Lionel Sonnette, Serge Goracci)

 

 

Une tête anthropomorphe ou un masque selon l’interprétation des auteurs domine le seuil du portail de l’église de St-Martin d’Entraunes comme pour accueillir les fidèles. P. Canestrier y a vu le visage du Christ (1).

La juxtaposition de ces deux sculptures – masque et bélier – semblerait le confirmer. Le Christ est symbolisé par l’agneau pour rappeler son sacrifice afin d’expier les péchés du monde. Le mystère de l’Incarnation rappelle que le Christ est devenu homme par l’Esprit Saint : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » [Jn. 1,14].

 

Le frère Philippe Markiewicz  (2) spécifie que « celui qui introduit dans l’Eglise, c’est le Christ, qui a dit : "Je suis la porte". L’iconographie du portail principal d’une église est donc traditionnellement consacrée au Christ ressuscité. C’est ce que signifient les christs en majesté romans et les christs du Jugement gothiques indiquant à celui qui s’apprête à entrer ce qui l’attend à l’intérieur : la célébration de la liturgie, qui montre et rend présent le retour glorieux du
Christ ».

 

L’éminent historien médiéviste Jacques Le Goff précise que « L’Occident chrétien prend, à la fin du VIIIe siècle, sous Charlemagne et avec lui, une décision fondamentale pour la civilisation occidentale. Il confirme l’accueil de la figure humaine dans l’art chrétien, au contraire des arts judaïque et musulman qui la prohibent et de l’iconoclasme byzantin qui refuse toute représentation figurée. Il va en résulter dans le christianisme latin romain une dimension anthropomorphique qui va même s’imposer à deux personnes divines (le Père et le Fils, mais non le Saint-Esprit traité selon le symbolisme animalier de la colombe) et l’élaboration d’un nouvel humanisme (ou de plusieurs) antico-barbaro-chrétien. » Il écrit aussi : « La vue va être le sens dominant chez les hommes et les femmes du Moyen Âge. Une civilisation du regard s’élabore. L’œil prédomine et la tête symbolise l’homme avant que le cœur ne vienne lui disputer sa prééminence (3). »

« Tout l’effort de la pensée médiévale, résume Aline Kiner, sera de retrouver, derrière l’apparence, la réalité cachée. Derrière le voile des choses visibles, la vérité des choses invisibles. Une vérité supérieure forcément divine dans une société empreinte de religion. Cette pensée symbolique nous apparaît aujourd’hui fondamentalement étrangère. D’abord, parce que nos savoirs et nos sensibilités ne sont pas ceux du Moyen Age. […] Surtout, la symbolique médiévale joue sur des associations d’idées, un outillage mental, qui ne sont plus les nôtres (4) »

Un des premiers chapiteaux sculptés avec un personnage a été réalisé en 1010 à Dijon, dans l’église Saint-Bénigne . « […] le sculpteur a tenté de dégager de la pierre un personnage dont il n’a représenté que les bras et les mains levés et le visage. Il s’agit de l’une des premières expériences de représentation d’un personnage sur un chapiteau (5). »

 

      Sources :http://www.aurelle-verlac.comethttp://vendee-romane.com/Dijon1 

 

Suivons néanmoins Luc Thévenon pour essayer de comprendre la signification de ces figures inattendues : « Nous souhaitons attirer l’attention sur une expression artistique qui se rencontre fréquemment dans les vallées de l’Estéron et du haut Var, mais qui reste exceptionnelle ailleurs. Il s’agit de têtes anthropomorphes sculptées dans la pierre, plus rarement dans le bois, ornant aussi bien des édifices religieux que civils.

 

    Chapelle St-Sauveur,Estenc.

 

Manifestement leur exécution remonte à différentes époques. La plus ancienne que l’on puisse dater avec certitude, voisine avec des sujets zoomorphes au portail de la paroisse de Saint-Martin que nous avons dit être de la seconde moitié du XVe siècle. Le bénitier* de la paroissiale de Saint-Martin porte une tête sculptée en bas-relief sur l’extérieur de la vasque et la date de 1667 ; Alexis Mossa en a laissé un dessin à la plume.

A Sauze, trois sont sur les façades de maisons dominant la paroissiale. Leur facture très simple se limite aux yeux, nez, bouche, grossièrement sculptés en creux  sur des blocs non équarris. Celles qui ornent là encore le bénitier de la paroissiale de Sauze, plus petites, sont plus élaborées.

À Entraunes l’une d’elles est dans le chaînage d’angle d’une demeure de la rue principale : elle est coiffée d’un bonnet évoquant le début du XVIe. Autre datation possible, celles qui cantonnent le bénitier de l’église Saint-Pierre à Villeneuve qui ne remonte pas au-delà du derniers tiers du XVIIe siècle.

 

 

 

En revanche la datation du bénitier de Châteauneuf, lui aussi orné de têtes, sera plus discutable en raison de son caractère archaïque.

À Saint-Martin une tête étrange, mi-homme mi-animal, posée sur le vestige d’un petit chapiteau ionisant renversé était dans une niche d’angle d’une grange : elle a été déplacée par mesure conservatoire. Enfin l’extrémité des poutres de la toiture de Saint-Sauveur d’Estenc, côté façade, étaient sculptées de têtes, comme celles que nous avons signalées sur des maisons civiles de la Coste à Puget-Théniers et de la place Saint-Michel à Sospel.  Elles ont disparu lors d’une réfection de la toiture (6).

 

    St-Martin d’Entraunes, sculpture privée.
Photo Luc Thévenon.

 

On connaît ce type de décoration dès l’époque protohistorique. Les "têtes coupées" seraient d’origine gauloise et étaient assimilées à des trophées de guerre. On peut citer des sculptures de ce type à Entremont, nom médiéval de l’oppidum des Salyes celto-ligures dominant Aix et au sanctuaire de Roquepertuse. Les têtes aux yeux clos et d’autres, de formes diverses, sont conservées au musée Granet. Mais ce motif ornemental s’est maintenu à travers les siècles et a connu une grande diffusion à l’époque romane sur les chapiteaux et sur les bases de colonnes. Pour le Comté de Nice, nous mentionnerons les bases des colonnes de l’église de Levens qui ne semblent pas antérieures à la fin du XVe siècle, mais restent mal étudiées. On pourrait évoquer un symbole d’origine religieuse personnifiant à la fois Dieu et l’homme, symbolisant la naissance et la mort ce qui justifie leur présence sur des bénitiers ou des cuves baptismales, comme celle de la paroissiale de Saint-Auban dans l’Estéron. D’abord élément de décor d’édifices sacrés, la tête anthropomorphe semble s’être ensuite répandue comme symbole protecteur sur des constructions civiles. Elle est entrée aussi dans le légendaire local : dans la moyenne et basse vallée de l’Estéron on y voit la "tête du comte de Beuil" (7) ».

 

Luigi Massimo (8), dans son traité d’Architectures de tradition en Provence, Comté de Nice et Piémont, a également abordé cet ornement des têtes coupées. «Parmi les différentes sculptures, les plus intéressantes sont les représentations de têtes humaines stylisées, connues sou le nom de "têtes coupées". Elles sont présentes sur des portails, des chapiteaux et des décorations d’églises ou des fontaines. Bien qu’il s’agisse presque toujours d’œuvres que l’on peut dater entre le XIe et le XVIe siècles, il est assez évident qu’elles remontent à des traditions bien plus anciennes, d’origine celtique. Pendant le 1er millénaire av. J.-C. les populations celtiques couvraient presque toute l’Europe centrale et une grande partie de l’Italie septentrionale. Puisqu’elles ne connaissaient pas l’écriture, les seules informations nous parviennent de l’archéologie, des descriptions faites par des écrivains grecs ou romains, ou par des traditions qui se sont conservées dans les régions européennes qui sont restées en dehors de l’empire romain, telles que l’Irlande, le Pays de Galles et l’Écosse, où les populations et la langue celtique sont restées sans être dérangées jusqu’aux temps modernes. Chacune de ces trois sources d’information nous confirme un culte de la tête humaine éparpillé parmi les populations celtiques de l’Europe entière.  [...] Les traditions celtiques du Pays de Galles et de l’Irlande ont été en grande partie incorporées dans les épopées héroïques écrites au Moyen-Âge, et dans celles-ci on parle plusieurs fois de l’habitude de collectionner les têtes des ennemis comme trophées de guerre et l’on s’étend sur leurs attributs magiques. […] Nous connaissons bien peu de la religion des anciennes populations celtiques. Des sanctuaires avec des têtes humaines détachées et parfois clouées ont été retrouvés en Espagne près de Barcelone, en Angleterre à Stanwick (Yorkshire) et Brendon Hill (Worcestershire). Mais c’est en Provence, où la culture celtique se développa au contact du commerce grec de Méditerranée, qu’on a trouvé les temples les plus imposants de la Gaule pré-romaine. Le plus intéressant se trouve à Entremont, capitale des Salyens […] Dans la même zone le sanctuaire de Roquepertuse, qui est un des meilleurs exemples connus de l’art celtique, était décoré d’un portique de piliers en pierre avec des têtes sculptées et des niches qui contenaient des crânes humains.

L’existence de ces traditions celtiques, ainsi que le voisinage de ces importants temples de la préhistoire, laissent peu de doutes sur la signification à donner aux nombreuses sculptures de têtes humaines. Cette représentation de la tête humaine qui devient partie d’un portail, d’une fontaine ou d’un chapiteau est typique de l’art celtique qui n’est pas centré comme l’art classique sur la représentation de l’homme et de la nature mais sur des formes changeantes ou même des animaux tendant à se schématiser en des dessins abstraits dans une métamorphose liée probablement à des croyances religieuses de ces peuples. En tant qu’exemples, on peut citer les églises de Sampeyre et Isasca dans la vallée de la Varaïta, les chapiteaux de l’église paroissiale de San Michele Prazzo et ce qui reste de celle de d’Ussolo dans la vallée de la Maïra, ou toujours dans la même vallée, les têtes qui ornent la fontaine de Villar dans la commune d’Acceglio.

On retrouve des représentations presque identiques sur les deux versants des Alpes, comme par exemple le portail d’une habitation privée à Paglieres dans la vallée de la Maïra et celui de la construction qui se trouve à côté de l’église de Maljasset dans la haute vallée de l’Ubaye. » [Serre, 2003.

 

 

Nous traiteront à part les têtes sculptées sur les bénitiers (voir infra). Par contre nous avons élargi cette analyse à toutes les représentations de têtes que l’on peut apercevoir de nos jours dans le canton. Malheureusement, beaucoup ont disparu comme à Sauze par exemple. Par bonheur, de nouvelles sculptures voient le jour.

 

SAUZE, église N.-D. de la Colle, maître-autel et têtes sculptées.

 

« La tête anthropomorphe, sculptée dans la pierre, orne certaines chapelles du val d’Entraunes et du canton. Cet élément se retrouve aussi sur des édifices civils. L’exécution de ces motifs remonte vraisemblablement à différentes époques. À Sauze, ces figures sont particulièrement nombreuses, sur les façades du village aussi bien qu’à l’intérieur de l’église paroissiale. Il peut s’agir d’un symbole d’origine religieuse personnifiant à la fois Dieu et l’homme, évoquant en même temps la naissance et la mort. Cette représentation, élément du décor d’édifices d’abord exclusivement sacrés, semble s'être ensuite répandue comme symbole protecteur sur des constructions civiles (9). »

 

 

 

À gauche et à droite de l’autel majeur.

 

Détail du maître-autel.

 

Sauze, figures anthropomorphes sculptées sur des façades de maisons civiles entourant l’église. Ces figures faites de calcaire et de granit, furent particulièrement nombreuses ; certaines ont été effacées lors de rénovation de façades. «  Leur facture très simple se limite aux yeux, nez, bouche, grossièrement sculptés en creux  sur des blocs non équarris » [L. Thévenon, 2002]

 

Tête sculptée à l’angle gauche de la maison, au niveau de la terrasse, entre la dalle et le toit.

 

Mascaron à droite, sur la même façade, au-dessus du toit recouvrant la terrasse.

 

À l’angle, côté gauche du mur pignon, ce mascaron est visible sur la partie grise de la façade à proximité de la gouttière.

 

À proximité de l’église, cette demeure porte ces trois mascarons.

 

Sous le feuillage, au dernier étage, une tête aux traits surlignés.

 

(À venir) Dominant l’église, cette habitation dissimule également, sous le feuillage, au dernier étage, une tête aux traits surlignés.

 

2 Frère Philippe MARKIEWICZ,
« Pourquoi une cathédrale ? », Arts sacrés, HS n° 1, 2001, p. 12 & 15. Aux éditions Faton, ce premier hors-série est consacré à « Reims, les 800 ans de la cathédrale ».

 

3 LE GOFF, Jacques. Un Moyen Âge en images. Bibliothèque Hazan, Paris, 2007, p. 57.

4 KINER, Aline. « Un monde de symboles », Science & Avenir, Hors-série n° 155, juillet-août 2008, p. 44.

5 Arkéo Junior, n° 10, p. 27 juin 1995 .

6 Non, elles existent toujours voir photo supra.

(7) Thévenon, Luc.
« L’art religieux de la haute vallée
du Var et du canton de Guillaumes »
, Nice historique, 2002, p. 156-157.

 

(8) Massimo Luigi. Architectures de tradition, Provence, Comté de Nice, Piémont. Serre, 2003, p. 37-40.

 

(9) Flohic, Le Patrimoine des communes des Alpes-Maritimes, Paris, 2000, tome 1, p. 85, 412, 430.

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